"Donner un nouveau principe humanitaire a la politique internationale des drogues"

Dr Massimo Barra, Vice Président de la Fédération Internationale de la Croix-rouge et du Croissant-rouge

Dinner speech given during a The 2004 Paris International Symposium on Drug Policy: Local Innovations and Global Challenges, held in Paris on 25-26 November 2004.

C’est un privilège pour moi de m’adresser ce soir à une audience aussi experte que variée en ces lieux prestigieux dans le cœur historique de Paris. Je tiens tout d’abord a remercier le Conseil de Senlis (et SOS Drogue International) de m’offrir ce privilège.

J’adresse ces remerciements non pas seulement a titre personnel, mais également au nom de la Fédération Internationale de la Croix-rouge et du Croissant-rouge. Bien qu’un siècle sépare la création de la Croix-rouge du Conseil de Senlis, il existe, entre nos organisations, une volonté forte et réciproque de coopération.

Avant d’en venir au coeur de mon intervention, je voudrais faire appel a l’indulgence de l’audience francophone eu égard à mon expression française. En effet, je dois avouer que j’ai hérite de quelques expressions et tournures parfois baroques du prêtre québécois qui, durant l’été 65, a essaye de m’inculquer patiemment les secrets de la langue française. (C’était afin de me qualifier pour ma première mission à l’étranger sous la bannière de la Croix-rouge).

Ce soir, je souhaiterai vous parler d’un sujet qui m’est chère : quel choix de société voulons nous faire a travers notre politique des drogues.

Des nouvelles approches pour les usagers des drogues

Au cours de mes trente ans d’engagement personnel et professionnel dans le domaine des drogues, et après avoir rencontre et pris soin de plus de 25 000 usagers des drogues, j’avoue que parmi de nombreux doutes, j’ai hérité de quelques convictions fondamentales.

L’une de ces convictions est que la problématique des drogues est terriblement complexe et difficile à appréhender. C’est la raison pour laquelle les gouvernements du monde entier doivent surmonter de grandes difficultés lorsqu’ils entreprennent de mettre en oeuvre des stratégies efficaces qui prennent en compte des réalités essentielles, comme entre autres :

1. Que l’usage et l’abus de substances est aussi vieux que le monde et représente une partie intrinsèque de la nature humaine qui recherche à se soulager de la souffrance, de l’angoisse existentielle et de l’imperfection des choses ;

2. Que l’usage et l’abus de substances ont des implications éthiques et scientifiques, et s’insèrent dans des contextes culturels, traditionnels et économiques, qui touchent aux notions de soin, de liberté, de pouvoir, de loi, de désir, de peur et de plaisir.

Une deuxième conviction est que la prise en charge sanitaire offre plus en terme d’efficacité et d’humanité que le châtiment. Je ne peux accepter cette vue de l’esprit qui veut que la force répressive puisse être une cure pour les drogues. Comment est-ce que l’on a pu développer une idée aussi cruelle ?

Un choix clair se présente donc a nous : transformer notre réponse aux problèmes des drogues en opportunité pour construire une société a visage humain, ou bien, exploiter cette réponse pour mener une guerre contre nous même.

Nous touchons la a la question clé de savoir dans quel type de monde nous souhaitons vivre ensemble.

Enfin, ma troisième conviction est que prendre soin de tous les usagers des drogues relève de l’intérêt mais aussi du devoir de tout gouvernement. Créer des centres d’accueil ouverts jour et nuit, des programmes de substitution, mais également dispenser des soins aux usagers des drogues dans la rue et les lieux publics, en fait la ou leur condition quotidienne prend son visage le plus tragique ; toutes ces initiatives représentent un très bon investissement pour la santé publique mais aussi, et j’insiste, pour l’ordre public.

En transformant la lutte contre la drogue en guerre contre les usagers des drogues, ces mêmes usagers sont forcés à la clandestinité et a l’exclusion sociale ; leur santé est mise a risque et la nuisance sociale demeure un problème grandissant.

Il est clair que, pour les usagers comme pour la société, la répression et la stigmatisation ne sont pas de sages décisions.

Cette conférence qui nous réunit ici à Paris traite des réponses innovantes aux réalités locales, nationales et transnationales des drogues. Cette discussion est importante et ne doit pas se terminer là. Car au-delà des innovations sanitaires, sociales et économiques qui visent à répondre au problème des drogues, une chose est certaine, la stigmatisation demeure le signe particulier et macabre qui distingue l’usager des drogues d’autres victimes.

En dépit du progrès humain de nos sociétés, le fait que les victimes des drogues illicites soient à la fois criminalisées et stigmatisées par la société est un aveu d’échec. Et je n’hésite pas a dire que nous avons tous une responsabilité dans cet échec.

Combattre la stigmatisation et une crise de santé publique

La Fédération Internationale de la Croix-rouge et du Croissant-rouge est déterminée à être à l’avant-garde d’une politique des drogues basée sur la santé publique. Dans un manuel publié en 2003 et qui met en place des lignes directrices relatives a la réduction des risques et a la lutte contre le VIH/sida, la Croix-rouge demande a la communauté internationale d’être ‘guidée par la lumière de la science, non pas par l’obscurité de l’ignorance et la peur’ : les mêmes mots qui avaient été utilise a Paris au début du 20eme siècle pour illustrer la création de le Ligue des Sociétés de la Croix-rouge qui a pris maintenant le nom de la Fédération Internationale. Ce manuel fournit un cadre à tout un éventail de programmes de prévention dont la vocation ultime est de soutenir de façon rationnelle et flexible - le dogme n’a pas de place dans ces questions - la mise en oeuvre de politiques de réduction des risques lies à l’injection des drogues. Lors de la dernière conférence internationale de la Croix-rouge et du Croissant-rouge en Novembre 2003, les 181 gouvernements, qui sont signataires de la Convention de Genève, les sociétés nationales de la Croix-rouge et du Croissant-rouge et le Comite International de la Croix Rouge ont décide de s’engager dans cette voie nouvelle et vitale.

La compassion et la responsabilisation des personnes sont des principes constitutifs des sociétés modernes.

Malheureusement, ces principes ne s’étendent pas aux injecteurs de drogues. La politique traditionnelle des drogues, qui emprunte trop souvent des raccourcis idéologiques, envisage la victime des drogues comme un individu essentiellement irresponsable. C’est en fait un manque de confiance dans la nature humaine, qui aboutit a un monde ou des personnes, j’entends les usagers des drogues, sont moins égales que d’autres. Et ce triste constat n’a pas seulement des effets mortels sur les usagers eux-mêmes, mais également sur la santé publique et l’équilibre social.

Dans ce monde fracturé, avec d’un coté celui du libre et du sain, et de l’autre, celui du souffrant et du stigmatisé, des pays entiers ont atteint une situation de crise. Je pense ici plus particulièrement a des pays d’Asie, a la Russie et a l’Europe de l’est ou l’épidémie de VIH/sida amplifie de façon inquiétante un encadrement archaïque et même parfois inexistant de l’usage des drogues par injection. Soixante dix pour cent des infections au VIH/sida en Ukraine sont causées par l’injection a risque de drogues ; quatre vingt dix pour cent dans le cas de la Russie. Dans son rapport sur le VIH/sida publie en 2002, la Fédération Internationale présente l’épidémie de VIH/sida non pas seulement en tant que problème sanitaire mais aussi comme une menace stratégique et économique. Ces exemples nous montrent que l’absence de soins pour les usagers des drogues contribue à un désastre qui sape les fondations de sociétés entières.

Avec comme premières victimes les jeunes injecteurs de drogues, l’absence d’encadrement sanitaire pèse très lourdement sur le développement économique de régions entières. Des programmes d’échange de seringues aux traitements de substitutions des opiaces jusqu'à l’assistance psychosociale, la réduction des risques contribuent à une meilleure santé publique. En définitif, cette approche participe a notre effort collectif de construire une communauté de mieux-être.

La connaissance scientifique et médicale est disponible plus qu’à n’importe quel autre période dans l’histoire de l’humanité ; le problème des drogues se résume maintenant à une question de maturité politique et sociale.

J’en appelle a cette maturité

Afin de changer cet état d’esprit, la Fédération Internationale a crée en 1998 le Réseau Européen de la Croix-rouge contre le VIH/sida dont la siège est a Bratislava. Ce réseau dénomme ERNA promeut et facilite le transfert de pratiques sociosanitaires innovantes pour lutter contre le VIH/sida. Avec maintenant un total de 32 sociétés nationales membres du réseau, plus du double du nombre originel, ERNA témoigne du besoin urgent de soin et de raison dans des sociétés ou le poids de l’ignorance et de la peur se compte en vies humaines.

Il est donc urgent de rétablir la dignité sociale et sanitaire des usagers en inscrivant la politique des drogues dans une perspective humaine et scientifique, et non plus dans une perspective idéologique.

L’une des solutions pour s’éloigner d’une approche idéologique et polémique consiste à rassembler la communauté des acteurs de la politique des drogues autour d’un nouveau consensus de proximite. La diversité du public de ce symposium en est une belle illustration. Le centre de soin des usagers des drogues, Villa Maraini, que j’ai ouvert à Rome en 1976 est une autre illustration de l’efficacité de la raison et du pragmatisme lorsqu’ils convergent vers des pratiques de terrain détachées de toute approche doctrinaire. Malgré des résistances fortes de la communauté civique et politique italienne, qui d’ailleurs perdurent toujours, nous avons établi une collaboration très étroite avec les gendarmes et la police de Rome, qui, a chaque fois qu’un usager est arrête, appellent les travailleurs sociaux, qui sont tous des anciens usagers, et les médecins de la Villa Maraini afin d’assurer une prise en charge efficace de ces patients qui ne sont pas pour autant des criminels. Après maintes années, la police a compris qu’une approche humanitaire des usagers des drogues offre un rendement bien meilleur qu’une approche fondée sur la force repressive. La police est devenue l’alliée de l’aventure humanitaire de la Villa Maraini.

Mon expérience a Villa Maraini m’a appris une leçon importante : soin et science sont efficaces. La santé publique est la première bénéficiaire d’un cadre de réduction des risques, bien loin de la discrimination et de la répression qui créent des situations sociosanitaires hors de contrôle.

D’ailleurs le contraire de la réduction des risques est l’augmentation des risques, et aucune politique de santé publique ne peut contribuer à empirer la condition des victimes des drogues.

Un principe humanitaire pour la politique des drogues

Le travail de la Fédération Internationale ne se cantonne pas à la seule réduction des risques, bien que se soit une vaste et noble entreprise. Notre principe fondamental est humanitaire : il englobe les principes de santé publique et des droits de l’homme. Ce vaste agenda humanitaire donne à la Croix-rouge une unique légitimité, ce que la Fédération désigne comme le pouvoir de l’humanité. Dans le domaine de la politique des drogues et tout particulièrement dans celui des usagers des drogues, nous entendons utiliser notre pouvoir d’humanite pour mener une double stratégie : lutter contre la criminalisation des victimes tel que les usagers des drogues, et prévenir les causes qui font d’un usager une victime.

Cela est particulièrement vrai dans le monde carcéral, qui est devenu une source majeure de préoccupation pour le mouvement de la Croix-rouge. La ligne dure répressive à l’égard des usagers des drogues, qui contribuent inexorablement à grossir la population des prisons, est un gaspillage humain et financier pour la société, et aboutie à des effets pervers dons nous sommes tous les victimes.

Les prisons sont l’un des grands problèmes de nos temps modernes : il y a peu de différence entre les prisons de nos jours et celles du Moyen Age. Les prisons modernes ne sont guère éloignées de la prison de Castel Sant’Angelo dans la Tosca de Puccini. A travers toute l’Europe de l’Est, les prisons jouent un rôle de vecteur dans la propagation du VIH/sida, non pas seulement parmi les prisonniers mais aussi dans les communautés qu’ils réintègrent. A travers ma Fondation de la Croix-rouge de la Villa Maraini en Italie, qui dispense des soins aux toxicomanes dans les prisons, j’ai une experience de terrain et ce depuis plusieurs années de la dangerosité d’une approche qui consiste a mélanger dépendance des drogues avec un system répressif.

C’est une association irresponsable et aux conséquences bien trop souvent fatales. Pour les usagers des drogues dont la seule faute est de détenir de la drogue a usage personnelle, le monde carcéral sera le terrain d’apprentissage ou ils apprendront a devenir un criminel.

Le choix qui s’offre a nous est clair. Si vous désirez préservez et promouvoir la santé publique, le respect des droits de l’homme et les principes humanitaires, mais également l’intégration et l’harmonie sociale, un approche rationnelle fondée sur la science apparaît comme la seule voie possible.

En 2008, les Nations Unies tiendront une réunion extraordinaire afin d’examiner les engagements en terme de politique des drogues passes en 1998. Cette conférence offrira à la communauté internationale la rare opportunité de faire de nouveaux choix et d'incorporer la politique des drogues dans une vision humanitaire pour le plus grand bénéfice des usagers et de la société.

Je tiens à vous remercier très chaleureusement de votre patience et j’espère pouvoir continuer ce dialogue en d’autres occasions.