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"Le défi afghan : d’une économie de guerre à une économie de paix"
Pierre-Arnaud Chouvy, Centre National de Recherche Scientifique
www.geopium.org
Presentation given during a The 2004 Paris International Symposium on Drug Policy: Local Innovations and Global Challenges, held in Paris on 25-26 November 2004.
Pour comprendre le défi afghan, il faut bien sûr comprendre la complexité du contexte afghan et le fait que le principal défi du pays est celui qui consiste à passer d’une économie de guerre à une économie de paix. L’Afghanistan est en effet un pays qui sort de plus de 20 ans de guerre, un pays au relief difficile et aux rudes conditions climatiques qui ont été aggravées d’ailleurs depuis quelques années par une longue sécheresse. Au-delà des liens qui ont longtemps lié l’économie de la drogue à celle de la guerre, pour nombre de paysans afghans, la production commerciale de pavot à opium est donc devenue, au cours de ces années de guerre et de non-développement, un des seuls moyens de subsistance disponibles. Dès lors que le pays connaît désormais une paix et une sécurité, que certains diront relatives, mais qu’il n’avait pas connues depuis des décennies, la problématique de la production d’opium y relève désormais principalement de facteurs économiques et politiques.
La guerre a eu des conséquences profondes bien sûr… Ainsi, les superficies irriguées ont en effet diminué de moitié depuis 1978, lorsque le pays était en passe d’atteindre à une autosuffisance alimentaire. Les surfaces arables, elles, qui, avant la guerre, ne correspondaient qu’à 12% de la superficie totale du pays, ont quant elles décliné de 37% entre le début et la fin des années 1990.
Ceci est partiellement dû au fait que l’Afghanistan détient le triste record du pays le plus miné au monde, environ 700 kilomètres carrés étant contaminés par divers explosifs qui font quelque 500 victimes par mois et rendent l’accès aux champs particulièrement dangereux.
Mais l’agriculture, à l’instar des fabuleux vergers d’Afghanistan et des vignes de la plaine de Shomali, a aussi beaucoup souffert d’un manque d’eau prolongé, imputable tant aux actions de guerre récurrentes qui ont détruit les canaux d’irrigation traditionnels et déplacé certaines populations, qu’aux sécheresses répétées qui ont frappé le pays.
La Banque mondiale estimait ainsi que 7 millions de personnes, soit un tiers de la population, souffraient de la faim en Afghanistan en 2001, notamment à cause de la longue et grave sécheresse qui a sévi en 2000 et 2001 et qui a remis en cause le rétablissement de la production céréalière opéré sous le régime taliban entre 1996 et 1999. En effet, la période talibane n’avait pas seulement été marquée par un record de production d’opium (1999) et une baisse spectaculaire en 2001, mais aussi, en 1998, par le rétablissement de la production céréalière à un niveau comparable à celui d’avant-guerre et par un regain de croissance des cheptels. La grave sécheresse de 2000 – 2001 avait ensuite provoqué une réduction de 50% de la production céréalière (en 2001, par rapport à 1998) et la disparition de près de 60% du bétail.
Certes, parmi les cultures vivrières qui peuvent être produites en Afghanistan celle du blé est l’une des moins exigeantes en eau. Mais, à l’instar du pavot, un hectare de blé produit trois fois plus en culture irriguée qu’en culture pluviale et, compte tenu de la taille moyenne des familles afghanes, très peu d’exploitations agricoles permettent de nourrir toute une famille.
Mais les évolutions les plus récentes permettent à mon avis d’émettre des prévisions positives pour le futur proche si, bien sûr, le développement des institutions politiques et une paix durable sont au rendez-vous.
Certes, les superficies cultivées en blé ont baissé de 23% entre 2003 et 2004 et la production a elle diminué de 45%, alors que les cultures de pavot on augmenté de 64% et la production d’opium de 17%. Mais, entre 2002 et 2003, les superficies cultivées en blé avaient augmenté de 77% et la production de blé de 62%, notamment grâce à l’utilisation d’intrants et à une pluviométrie alors favorable… Les superficies cultivées en pavot, elles, n’avaient augmenté que de 8% (74 000 à 80 000 ha) et la production n’avait augmenté que de 6% (3 400 à 3 600 tonnes).
En 2004, l’Afghanistan n’a donc couvert que 66% de ses besoins en céréales… alors qu’il les avait couverts à 97% en 2003. Toutefois, d’autres secteurs de l’économie afghane ont continué leur progression, comme la construction, les transports et les services. Le revenu moyen par habitant a lui augmenté de 199 à 228 USD entre 2003 et 2004. Enfin, le FMI table sur une croissance économique de 7,5% en 2004-2005.
Sur le plan économique donc, la croissance est au rendez-vous et l’économie légale va logiquement continuer à croître, diminuant d’autant l’importance relative de l’économie illégale, dont celle de l’opium. Le problème n’est d’ailleurs pas tant qu’un tiers de l’économie du pays soit généré par l’économie de l’opium, mais que seulement les deux tiers le soient par l’économie légale.
Sur le plan politique maintenant, l’Afghanistan a tenu des élections présidentielles, qui valent ce qu’elles valent, mais qui ont au moins le mérite d’avoir été tenues et d’avoir produit des résultats largement acceptés par la population et les prétendants au pouvoir.
En terme de défi maintenant, l’Afghanistan n’en a pas un seul à relever. Le pays doit d’abord s’efforcer de sortir durablement de plus de 20 ans de guerre et d’une situation économique parmi les pires de la planète. Et, dans ce contexte, il faut reconnaître que l’économie de l’opium a permis à nombre de paysans, de leurs familles et de travailleurs saisonniers de survivre et le leur permet toujours. L’économie de l’opium en effet joue un rôle indiscutable dans la période de transition politique et économique que le pays est en train de connaître.
S’il y a un défi à relever en Afghanistan, donc, outre celui, de pérenniser la paix, c’est celui du développement, celui d’éviter la menace d’une dérive colombienne que certains aiment à brandir. Il me semble quant à moi que si l’Afghanistan court le risque d’une dérive colombienne, celui-ci réside plus dans la possibilité d’adoption de solutions militaires destinées à résoudre un problème politico-économique, que dans la menace d’une cartellisation de l’économie de l’opium et de l’émergence d’un soi-disant « narco-Etat ».
Si l’Afghanistan court un risque, c’est vraisemblablement celui de subir une éradication précipitée qui supprimerait brutalement et sans contrepartie la moitié de l’économie d’un pays d’une grande pauvreté. C’est également celui d’une minimisation politique de l’importance des efforts de développement à fournir, notamment dans l’agriculture. On peut en tout cas dire que la production d’opium résulte davantage d’une profonde insécurité alimentaire qu’elle ne constitue la menace sécuritaire majeure du pays.
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