"La drogue afghane et ses conséquences sur l’Asie centrale ex-soviétique"

Prof. Patrick Dombrowsky, Director, Centre for Studies and Research on Middle Asia, France

Presentation given during a The 2004 Paris International Symposium on Drug Policy: Local Innovations and Global Challenges, held in Paris on 25-26 November 2004.

Un espace géopolitique majeur est né au centre de l’Asie des décombres de l’Union soviétique : l’Asie médiane. Cet espace englobe les cinq anciennes républiques fédérées centrasiatiques (ce que l’on appelle communément l’Asie centrale), l’Afghanistan, le Xinjiang chinois, le Khorassan iranien, une large frange de la Sibérie méridionale et tout le Pakistan situé à l’Ouest de l’Indus.

La fragilité politique, économique et sociale de cet espace le rend particulièrement vulnérable aux conséquences de la géoéconomie de la drogue qui s’est constituée autour de l’Afghanistan. La région est désormais traversée par toutes les voies de l’exportation des stupéfiants vers les marchés russes et occidentaux. Une narco-économie s’y développe, notamment au Tadjikistan, au Turkménistan et dans certaines régions de l’Ouzbékistan. Un foyer de déstabilisation potentielle s’y implante peu à peu, au moins à trois points de vue.

L’alimentation des insurrections

Contrairement aux prévisions des plus pessimistes lors de l’implosion de l’Union soviétique, le centre de l’Asie n’est pas devenu après 1991 une vaste zone d’instabilité, à l’exception de la guerre civile qui a sévi au Tadjikistan entre 1992 et 1997. Malgré les accords de paix qui y ont mis fin, et la constitution d’un gouvernement de réconciliation nationale rassemblant les anciens communistes et les islamistes, de larges espaces du territoire tadjik échappent encore au contrôle du pouvoir central. Dans son ouvrage Asie centrale, champ de guerres (Autrement, 2002), Ahmed Rashid a excellemment montré comment les divers mouvements islamistes menant un combat armé dans la région se sont mués en vecteurs majeurs des réseaux du trafic de stupéfiants. Malgré l’élimination d’une part significative de ces mouvements lors des opérations américaines en Afghanistan, cette analyse conserve une grande pertinence. D’autant plus que la déstructuration des mouvements insurrectionnels dans leur hiérarchie a fragmenté de façon considérable les cellules trafiquantes.

La corruption des régimes politiques

Ni plus, ni moins grave que dans de nombreux États de la communauté internationale, la corruption tient une place réelle dans l’organisation politique locale. Largement héritée des temps soviétiques, elle s’est nourrie à la fois des difficultés de la transition économique et des effets collatéraux des multiples trafics induits par la conflictualité présente en Afghanistan. On ne peut pas en Asie centrale, bien évidemment, parler de narco-État au sens birman du terme. On ne peut pas non plus comparer la situation de la région à celle de la Colombie. Mais on doit constater que les bases socio-politiques existent, pour permettre l’essor d’une corruption de grande ampleur (c’est-à-dire excédant le fonctionnement de la vie quotidienne) dont la drogue constitue l’un des fondements financiers.

La menace sur la santé publique

C’est l’aspect le plus spectaculaire des conséquences régionales de la situation afghane quant aux drogues. Comme tout espace situé sur les routes de transit des produits stupéfiants, l’Asie centrale a vu sa propre consommation croître de façon spectaculaire depuis une dizaine d’années. Même si l’importance de cet accroissement doit être tempéré par le fait que les statistiques ont longtemps été minorées par le pouvoir soviétique (et ses successeurs dans les premières années de l’indépendance), la réalité est terrible : + 50 % par an du nombre de consommateurs au Tadjikistan à la fin des années 1990 ; environ 200 000 héroïnomanes (soit 1 pour 80 habitants) au Kazakhstan… Les conséquences en matière de santé publique sont elles aussi dramatiques, symbolisées par l’explosion du SIDA dans la région durant les dernières années, alors que le nombre de séropositifs officiellement recensés était quasi nul jusqu’au milieu des années 1990.

Et maintenant ?

Il est peut-être déjà tard pour infléchir la tendance prise depuis une décennie. Le tarissement de l’approvisionnement en provenance d’Afghanistan serait bien évidemment une excellente chose. Mais on en sait le caractère extrêmement aléatoire à courte échéance. On ne peut donc que souhaiter que la communauté internationale se décide enfin à prendre en considération le fait que la destruction sociale et humaine des sociétés centrasiatiques, déjà frappées par la brutalité de la transition socio-économique, est un danger majeur pour la stabilité du cœur de l’Asie, donc pour le continent dans son ensemble.